COLLOQUE BIENTRAITANCE 2025
« Le principal facteur de risque de la maltraitance, ce n’est pas l’absence de bientraitance ; c’est la mécompréhension de la fragilité du soignant. La force d’un soignant, la force d’un être, est consubstantielle à sa fragilité.
Et dans la relation sociale, ce qui est important, c’est de mesurer sa fragilité vis-à-vis des autres, la révéler, et de faire en sorte qu’ensemble, cette fragilité devienne une force, parce qu’on se connait et qu’on sait comment on peut pallier l’un pour l’autre. » Malik DURANTY
- UN RAPPEL HISTORIQUE : POURQUOI L’HÔPITAL COMPTE TANT EN MARTINIQUE
Pendant longtemps, la Martinique a souffert d’un retard structurel en matière de santé. Certaines maladies qui tendaient à disparaître ailleurs, faisaient encore des ravages ici. Les familles vivaient avec cette peur permanente de la maladie, de la perte, d’une certaine fragilité des corps.
Pour comprendre ce que représente l’hôpital en Martinique, il faut revenir au contexte de son implantation. Le pays connaissait alors un retard structurel majeur en santé face aux maladies importées. On vivait encore des maladies que d’autres territoires avaient déjà maitrisées. Les pratiques traditionnelles dominaient culturellement sans constituer des solutions d’éradication face à certaines infections. Les familles, nombreuses, portaient en leur sein une mémoire lourde, où des fratries furent frappées par des décès juvéniles, par le handicap et par la fragilité des corps. Cela entrainant une représentation relative à une certaine fatalité.
L’arrivée de l’hôpital fut donc une promesse :
- promesse de santé,
- promesse de progrès social et médical,
- promesse d’ascension
Beaucoup d’entre nous ont dans leur histoire familiale cette fierté-là : être devenu soignant, médecin, technicien, infirmier, aide-soignant, agent. Ainsi, participer à une œuvre utile pour l’humanité de la Martinique. Ces professionnels étaient des relais culturels au cœur des quartiers, dans la proximité : ils participaient à la modernisation, la transformation sanitaire en diffusant des pratiques d’hygiène renforçant celles existantes ou en les expliquant. L’hôpital structurant ainsi des communautés ; l’hôpital faisant communauté.
Toujours est-il que les soignants devenaient dans les quartiers des relais, des vecteurs de transmission, des acteurs d’exemplarité et des promoteurs de vocations. Ils diffusaient des pratiques d’hygiène, ils modernisaient les habitudes, ils élevaient la conscience collective au soin permanent inclus dans nos modes de vie. L’hôpital n’était pas seulement un bâtiment. Il devenait une communauté. L’hôpital en Martinique n’est donc pas une institution comme une autre. L’hôpital n’était pas seulement un lieu de soins. Il devenait un espace d’identité collective. Cela sans occulter les tensions culturelles propres à ce que l’on peut identifier comme une forme d’assimilation.
L’hôpital a donc été vécu comme une rupture sociologique majeure. Il a déplacé les frontières entre le savoir traditionnel et le savoir médical. Il a créé une mobilité sociale, une fierté nouvelle. Il a fait naître une nouvelle catégorie d’acteurs : les soignants. En même temps que se constituait la classe moyenne de la société martiniquaise.
- L’HÔPITAL : UNE COMMUNAUTÉ VIVANTE DE SAVOIRS, DE PRATIQUES ET D’INTÉRÊTS
En sociologie, une communauté peut-être entre autres de trois ordres :
- épistémique : par un langage partagé, une science partagée, des protocoles qui lient du médecin à l’infirmière, de l’aide-soignante au technicien de surface ;
- de pratiques : pour chaîne continue du soin, activité permanente qui ne laisse pas de place à l’erreur, plaçant l’utilité à toutes les strates de l’organisation ;
- d’intérêt : l’objectif commun de maintenir, protéger, restaurer la santé par un fonctionnement performant, passant par le soin et la prévention.
Ces trois dimensions, vous les incarnez. Comme pour l’équipage d’une yole, si un seul Bwa vient à manquer, à flancher, c’est tout l’équilibre de l’embarcation qui est menacé.
C’est comme dans le cadre du travail social que le système hospitalier possède en interne au fait de son administration. Tous deux (système hospitalier et service social) objectivent d’un point de vue utopique, de faire disparaître les maux médicaux et sociaux des membres de la société. Or, il n’est pas question d’occulter le fait que l’organisation sociétal et son fonctionnement sont producteurs d’inégalités et de vulnérabilités jusqu’à présent. À ce titre, au coeur de leurs actions, les citoyens qui sont leurs bénéficiaires, sont accompagnés dans l’acquisition de compétences relative à la quête d’un degré d’autonomie viable et vivable. Cependant, les vulnérabilités socio-économiques, psychiques et physiologiques sont tenaces dans une société inégalitaire pour un mode de vie qui par la consommation consumériste. D’où la pédagogie devient l’indispensable moyen de transmission/ appropriation interne et externe. Cela pour corriger les dérives, les omissions et ainsi dépasser les moments d’essoufflements du système.
L’hôpital, c’est une communauté. Une communauté de savoirs, parce que vous partagez un langage, des gestes, des protocoles. Une communauté de pratiques, parce que vous portez ensemble la responsabilité d’actes où la moindre erreur peut coûter cher. Une communauté d’intérêt, parce que votre objectif, à tous, c’est de préserver la vie, la dignité, la santé. Cela passant par la solidarité qui elle n’est pas optionnelle. Elle se devrait plutôt d’être structurelle par ressource culturelle. Car, elle est nécessairement vitale.
Nos anciens soignants ont travaillé dans des conditions à peine imaginables aujourd’hui. Pourtant, ils soignaient. Ils faisaient front. Ils incarnaient le service public dans ce qu’il a de plus noble. C’est toute une histoire de la culture hospitalière en Martinique qui rimait avec humanisme. De cette histoire, vous héritez d’une chose essentielle : la capacité de tenir debout même dans l’inachevé.
Mais comme toute communauté, celle de l’hôpital est vulnérable. Il tient cependant par la solidarité issue du milieu populaire appliquée aux premiers temps de la communauté. Il tient par l’ajustement
mutuel. « La violence symbolique est cette violence douce, insensible et invisible pour ses propres victimes » comme dit Pierre Bourdieu. L’hôpital tient par ce mécanisme fragile que Durkheim appelait la cohésion, et que Mauss évoquait sous forme d’échanges symboliques. C’est en cela que nous ne pouvons pas occulter la nécessité du lien et de la cohésion intergénérationnelle, reposant sur un dialogue social et culturel.
Car, lorsqu’un maillon lâche, c’est tout l’édifice qui vacille. Quand un service souffre, c’est tout l’hôpital qui le ressent. Nous sommes loin d’une vision mécanique. Nous nous plaçons plutôt dans l’angle d’une vision organique où : l’hôpital n’est pas une machine, mais un corps-vivant, un être collectif. Ainsi, l’hôpital tiendra parce que chacun jouera son rôle, même dans l’urgence, même dans le manque, même dans l’imperfection. En faisant oeuvre d’ingéniosité.
Nos anciens soignants ont travaillé dans des conditions impossibles, matériel insuffisant, chaînes logistiques fragiles et manque en personnel. Et pourtant, ils ont soigné, accueilli, formé, transmis. D’où, retenons que cette capacité d’adaptation est cette force qui n’exclut pas la fragilité. Elle la suppose. Mais surtout, c’est une culture de savoir-faire, de savoir-être qui vaut son pesant d’or dans une société du risque. Là où, il y a foultitude d’aléas naturels pouvant être source de catastrophes.
- LE REGARD DE LA SOCIÉTÉ : UN DÉFI PERMANENT
Aujourd’hui, la société change à grande vitesse. Et l’hôpital est en première ligne de ces changements. Car, ces derniers sont relatifs à la démultiplication de comportements à risque, engendrant des effets néfastes sur la santé sociale, culturelle, physiologique et psychologique.
Or, ce n’est pas qu’un changement de comportement. C’est de même un changement de société par le biais d’une assimilation individualisée au jeu des algorithmes. Les frontières entre expertise médicale et expertise du quotidien se brouillent. Les anciens fondements de légitimités s’effondrent. Or « Un fait scientifique est un fait social stabilisé. » dit Bruno Latour. Voilà de quoi entendre que les discours de défiance et de déviance se démultiplient. Et les mots utilisés pour parler du « soigné » tels que « client », « usager » – créent des ambiguïtés risquées. Au vu du fait d’une libéralisation du milieu. Tout cela nous réclame une patience pédagogique qui n’a jamais été aussi indispensable. Face à la radicalité ambiante et la conflictualité qui la nourrit.
Aujourd’hui, l’hôpital est confronté à ce que j’appellerai une mutation des représentations. Le patient a changé. La société a changé. L’autorité médicale n’est plus un bloc incontestable, reposant sur le statut du médecin, élevé au rang parmi les plus hauts rangs de la hiérarchie sociale et de la reconnaissance allant de pair.
Les réseaux sociaux ont fait émerger des experts improvisés, des diagnostics instantanés, des vérités alternatives qui circulent plus vite que le vent. « Nous vivons dans une modernité liquide où les formes sociales ne gardent plus leur forme assez longtemps pour guider durablement les actions humaines. » selon Zygmunt Bauman. L’espace symbolique du soin est devenu un espace de négociation, parfois de confrontation. Ce déplacement sociologique crée une tension nouvelle et le soignant doit justifier ce qu’autrefois il lui suffisait de prodiguer. Le soignant et les sciences qui soutiennent ses pratiques doivent vite s’ouvrir et s’adapter à la nouvelle donne. S’actualiser en continue.
Puisque l’hôpital est devenu un miroir de la société. Remarquons que ce miroir peut déformer la réalité par un regard biaisé. Là où, l’hôpital se doit d’être un acteur accueillant de notre société, traitant de ses souffrances, de ses discours victimaires, de ses maladies mentales ordinaires, de ses dépendances affectives ou sociales. Il se doit d’être un acteur accueillant du savoir-faire, savoir-être traditionnel, prenant acte des tradipraticiens et de leurs connaissances déjà en vogue dans certains travaux de recherches universitaires. Ainsi que la prise en compte de médecine alternative réclamant leurs apparitions au sein de l’approche académique.
Le coaching à outrance, la culture de la toxicité généralisée, les réseaux sociaux dé-régulés, les élans de division, les configurations tendues de relation entre partenaires sociaux et institutionnels, tout cela affaiblit le regard que les individus portent sur eux-mêmes et leurs groupes d’appartenance. Sans travail sur soi pour cette communauté, impossible d’avoir des rapports apaisés. Le soignant et l’Hôpital ne peuvent pas se laisser emporter par ces dérives. Il est nécessaire qu’il reste debout dans une société qui, parfois, elle-même vacille. Le culte de soi-même engendre une crise de légitimité du milieu scientifique qui doit se remettre en question, en redonnant du sens à toutes les expertises en présence.
- LA CRISE COVID : UN SÉISME DURABLE
La pandémie a laissé une marque profonde. Elle vous a exposés, parfois isolés, parfois critiqués. Elle a réveillé des tensions politiques, des peurs, des incompréhensions. « La vie humaine n’a pas partout la même valeur sociale. » nous dit Didier Fassin.
Pendant cette crise, vous étiez en première ligne. Et pourtant, beaucoup se sont sentis attaqués là où ils attendaient soutien et reconnaissance. Il en est resté une fatigue morale, du doute, une perte de confiance en l’institution et aussi de l’institution envers elle-même.
Et les discours internes se sont nourris de plaintes, de critiques, de coups de fatigue qui en viennent à circuler dans la société bien plus vite qu’on ne l’imagine. Tout cela ne servant pas l’intérêt de l’établissement et la nécessité de représentation positive de ce milieu face à la société.
La pandémie a exposé les soignants, parfois jusqu’à l’épuisement. Elle a créé des clivages, des incompréhensions, des blessures invisibles. Elle a plongé les soignants dans un rôle nouveau, parfois politique malgré eux. Elle a généré des discours de défiances, de déviances, de discriminations, des peurs irrationnelles. Et malgré tout, la communauté était là Debout et Présente.
Alors même que le doute se glissait dans vos propres rangs. Cette période a laissé une trace. Et nous devons la reconnaître pour pouvoir avancer. Cela se devant avant tout par le soin et la bientraitance que la communauté se doit sans déni.
Redorer les blasons des agents et des acteurs de l’Hôpital est une nécessité.
- LE SOIN COMME RELATION : UNE ANTHROPOLOGIE DU LIEN
Le soin n’est pas qu’un protocole, c’est une relation. Relation à soi. Aux collègues. Aux patients et à leurs familles. Et cette philosophie de la relation se fonde sur une pédagogie, celle de l’accompagnement, cette capacité à s’aider soi-même, aider le patient à comprendre sa maladie, sa condition et engager avec son entourage, le parcours de soin comme un parcours initiatique. Car quand vous n’êtes plus là, ce sont eux les premiers relais.
Soigner, ce n’est pas appliquer une technique. C’est entrer en relation par un lien avec soi-même : comment je me présente, quelle émotion je porte dans ma voix, quel regard j’offre. Un lien avec le collègue : comment je veille, comment je transmets, comment je soutiens. Un lien avec le patient : comment je l’écoute, comment je le mets en mots, comment je l’aide à donner du sens à sa douleur. Un lien avec les familles : comment je les accompagne, comment je les protège, comment j’outille. On l’oublie parfois : le soin n’est pas qu’un protocole. C’est une relation.
Un patient doit comprendre sa maladie. Son entourage doit être outillé pour exercer une continuité pédagogique lorsque ce dernier rentre chez lui. Et dans cette île où la douleur, la maladie et la mort sont encore vécues comme des drames absolus, l’accompagnement émotionnel est essentiel. Nous devons accompagner à l’apprentissage de la vulnérabilité, et non la fuir. Notre société gère difficilement la douleur, la maladie, la mort. L’individuation s’est fragilisée ; par une initiation à la mort ayant perdu l’institution populaire de la veillée traditionnelle et son corpus de représentations et symboliques. Il faut donc réapprendre à l’appréhender. Cela certainement en se basant que les acquis culturels et traditionnels qui furent supplantés par le biais de l’assimilation. Engendrant la perte de bon nombre de pratiques et de représentations se faisant forces de résilience au sein de notre Culture et ses traditions.
Le soin, c’est une relation humaine. « La résonance est ce qui permet aux individus de se sentir vivants dans un qui les traverse. » parole de Hartmut Rosa. Accompagner, c’est réduire la peur. C’est donner un sens. C’est simplement être là. Se confier réciproquement notre confiance. C’est nourrir une culture de la relation.
- LA BIENTRAITANCE : UNE CULTURE PARTAGÉE
Voyons la bientraitance comme une culture qui inspire les actions individuelles et les relations collectives, afin de promouvoir le bien-être de l’usager et du professionnel. Elle ne se limite pas à l’absence de maltraitance. Elle se devrait d’être une philosophie de l’assistance comme notre philosophie de la solidarité, être un catalyseur dans le parcours de soins par le processus de résilience.
La force du soignant est consubstantielle à sa fragilité. C’est en reconnaissant ensemble nos fragilités que nous créons une force collective, une éthique communautaire basée sur la bientraitance au fait d’une culture partagée entre la communauté hospitalière et la société en général, non oublieuse de son fondement ontologique.
Définissons alors la bientraitance comme une culture qui inspire les actions individuelles et les relations collectives afin de favoriser le bien-être du patient et du soignant. Faisant en sorte qu’il ne s’agisse pas uniquement d’éviter la maltraitance. Mais plutôt d’une réelle philosophie du soin usant d’un relativisme culturel, ouvrant à une manière d’être propre à notre particularité culturelle et identitaire.
Un soignant épuisé, en colère, blessé, renvoie aux patients une image d’insécurité. Cette fragilité là, elle existe. Elle est humaine. Elle doit être reconnue, accompagnée, partagée, pour devenir une force. Car, votre force est consubstantielle à votre fragilité. C’est en la connaissant et en témoignant d’elle que vous devenez collectivement solides. Un témoignage et une reconnaissance au coeur du giromon.
La bientraitance, c’est une culture du soin où les gestes, les paroles et donc les relations sont orientées vers le bien-être du patient, de sa famille et du soignant. Parce que le soignant aussi a besoin de bientraitance. Il a besoin d’écoute. Il a besoin de reconnaissance. Il a besoin de soutien. Le soignant n’est pas un héros invulnérable. Il est un être humain qui regarde la fragilité d’autrui tout en voyant la sienne.
La culture, c’est un ensemble de codes symboliques, de valeurs et de principes. Ainsi, vos cinq valeurs (le respect, le professionnalisme, la communication, l’esprit d’équipe, la bienveillance) dont certaines ressemblent à des principes déguisés, sont opportunes et réclament des principes de mise en application déterminées de façon empirique. Car c’est souvent ainsi que les sociétés se stabilisent, par ce processus : celui de penser partager la même définition d’un mot sans en débattre réellement le contenu. Et surtout, faut-il prendre le temps de formuler un ensemble de codes symboliques que chacun pourra s’approprier et transmettre par eux. Car, « L’identité se tisse dans les interactions ordinaires » comme le pense Jean-Claude Kaufman.
Vous êtes le plus grand employeur public de la Martinique. Votre manière de fonctionner a un impact direct sur la mentalité collective. Quand un soignant flanche, toute la société s’inquiète ; quand un soignant tient debout, elle respire.
C’est pourquoi la société vous regarde, vous imite, vous attend.
- LE DIAGNOSTIC : UNE PÉDAGOGIE DU RÉEL
En médecine comme en sociologie, un diagnostic ne se limite pas à l’identification des problèmes. Le diagnostic engendre aussi l’observation de ce qui fonctionne, ce qui résiste, ce qui compense.
Demander à un patient : « Qu’est-ce qui va ? » est aussi essentiel que « Où avez-vous mal ? ». Car, la douleur localisée devient souvent, avec le temps, une douleur généralisée, cela mentalement plus que physiquement. Ainsi, il convient d’accompagner le soigné dans une vision non biaisée de lui-même par la douleur. « Sé lespri kò ki met kò » est cet adage fondamental de notre culture. Il est le premier principe touchant la capacité d’écoute du corps. D’où une pédagogie de l’écoute doit être au cœur du soin. Cela se devant de lutter contre les croyances limitantes de notre rapport au corps. Le soigné doit en quelque sorte devenir un expert de lui-même.
En sociologie comme en médecine, un territoire, un patient, un service ne se résume pas à ses symptômes. Ils se définissent par leurs capacités de résistance, leurs ressources internes propres à la résilience, leurs équilibres parfois biaisés par leur propre perception. Diagnostiquer sans nuance, c’est réduire l’humain à son problème. Diagnostiquer avec nuance, c’est lui redonner une place de choix dans sa propre histoire et celle de sa guérison par l’acceptation et la volonté. « L’expérience sociale est faite de tensions entre ce que nous vivons, ce que nous voulons et ce que la société attend de nous. » comme le dit François Dubet.
Diagnostiquer un problème, ce n’est pas seulement chercher ce qui est dysfonctionnel. C’est aussi repérer ce qui résiste. Ce qui tient encore. Ce qui permet d’avancer. Avec les patients, cela se traduit par des questions simples : « Qu’est-ce qui va bien ? », « Où n’as-tu pas mal ? », « Qu’est-ce que tu arrives encore à faire ? ».
Ces questions ouvrent la porte à une autre manière de soigner par une approche qui valorise l’individu ne le réduisant pas à la pathologie qui le touche.
De la même manière, diagnostiquer une organisation, un service, un territoire, ce n’est pas regarder uniquement ce qui va mal. C’est regarder les forces qui s’y trouvent, les points d’appui qui permettent d’avancer en les consolidant.
- L’ACCUEIL : LE PREMIER SOIN
Un patient qui arrive est un étranger dans un territoire que vous connaissez par cœur. L’accueil, avant d’être un protocole, est une valeur : le respect. Ce dernier se veut être aussi un principe lorsqu’il se définit par une écoute permettant par la mise en oeuvre d’un « effet de pygmalion » fondé sur une relation positive.
Les soignants détiennent une influence immense : celle faite par l’accès à l’intimité du soigné. Ce dernier qui doit se sentir acteur de l’accueil du soignant dans cette dimension de lui-même. Ainsi, le soignant doit-il avoir conscience que toute influence doit être maîtrisée par le biais d’une éthique fondée en ce cas par la bienveillance et bientraitance. Une éthique de l’accueil, c’est ce qui modère cette influence qui veut en définitive, équilibrer la relation qui se lie pour que l’autonomie de l’un n’empiète pas sur celle de l’autre.
Ainsi, concevoir l’accueil hospitalier comme une compétence active : par l’aller-vers, l’acte de rassurer, l’écoute permanente ouverte à la réévaluation, par l’information et la transmission pédagogique des outils de description de l’état du soigné. Car, dans un contexte de moyens limités, le soignant reste la première expression de l’humanité du soin et de l’expérience soulageante du soigné et de sa famille.
Une écoute. Un regard. Une parole. Une présence. Un geste. C’est tout cela qui peut transformer non seulement le parcours de soins, mais aussi la trajectoire de vie du soigné et du soignant. « La technique n’est pas ce qui nous aliène mais ce qui nous relie » nous dit Bruno Latour. C’est ainsi qu’il est pertinent de considérer la technique. Comme en considération de la relation éducative, l’éducateur apprend autant que l’éduqué. Le soignant apprend autant que le soigné.
- CONTINUER À APPRENDRE, POUR CONTINUER À SOIGNER
Les soignants quel que soit leur niveau sont dans un métier fait d’activités à formation continue. La santé évolue sans cesse. Les pathologies, les pratiques, les besoins changent. Lire, se former, questionner les pratiques, s’ouvrir aux sciences humaines, comprendre les mécanismes sociaux. Tout cela est nécessaire. Et dans un territoire comme le nôtre, cela demande une approche supplémentaire : celle d’une démarche de créolisation de nos organisations, de nos savoirs pour les adapter, les réinventer selon nos réalités. Construire une connaissance partagée.
Lire, apprendre, comprendre le lien d’accompagnement, travailler sur le rapport au don et au contre-don, comme le rappelle Paul Fustier ou Marcel Mauss, c’est autant philosophique que pratique. Car, Les métiers du soin sont des métiers en perpétuelle évolution. La science change. La société change. Les représentations changent.
Se former, lire, c’est s’ouvrir, se questionner, se réinventer. « Ce qu’il est important en sociologie, c’est de comprendre que le monde social n’est pas ce qu’il paraît être. » comme nous le dit Pierre Bourdieu. C’est une manière de continuer à habiter dignement son rôle. Et dans une société comme la nôtre, marquée par l’histoire, le processus permanent de créolisation, la pluralité des pratiques. Il faut inventer une santé créole propre à nos particularités, capable d’articuler le technique et le symbolique, le protocole et la relation, la rationalité et la culture. Sans les opposer.
- L’HÔPITAL : UN PILIER SOCIAL ET CULTUREL
Rappelons que vous êtes le premier employeur public de l’île. D’où, le poids de votre responsabilité que l’on pourrait définir comme le fait d’assumer et d’assurer votre mission d’animation en termes de santé, au sein de la société martiniquaise et toutes celles avec lesquelles vous êtes en relation.
Ce que vous faites, la manière dont vous travaillez, ce que vous incarnez, tout cela dépasse largement les murs de l’hôpital. Quand un soignant tient debout, la société respire. Quand un service fonctionne, le territoire se stabilise. Quand un accueil est humain, une confiance se reconstruit.
Vous êtes des repères. Des symboles. Des acteurs du lien social autant que du soin. Pendant la crise, votre seule présence avait un pouvoir thérapeutique. Aujourd’hui, ce rôle reste le même : vous apaisez la société autant que vous soignez les corps. Voilà où se fonde la prise de conscience qui doit être la vôtre.
Votre manière de fonctionner influe sur tout le reste : sur la confiance collective, sur les représentations de la santé, sur la cohésion sociale, sur les comportements à l’égard du vieillissement, de la maladie, de la mort. Vous êtes les premiers témoins de ces circulations émotionnelles. Vous êtes les premiers médiateurs de la santé sociale. Une santé fondamentale aux autres santés que l’on peut définir de nos jours. Car, la virtuosité relative à l’approche de notre société tel qu’un corps-vivant acteur de santé, est déterminante d’un besoin de sursaut positif de notre entendement collectif face à la division et à la maladie de la solitude.
Vous êtes, qu’on le veuille ou non, une référence symbolique pour la société martiniquaise.
CONCLUSION : FAIRE DU SOIN UN ESPACE D’HUMANITÉ
« L’aliénation naît lorsque le monde nous devient silencieux » Hartmut Rosa
À travers vos gestes, vos paroles, vos choix, vous traversez les grandes étapes de la vie humaine : la naissance, la réparation, la fragilité, et le passage vers la présence de l’absence.
Dans tous ces moments, vous êtes plus que des professionnels. Vous êtes des médiateurs de sens symbolique. Vous êtes des artisans du lien social et culturel : du lien humain. Vous êtes les gardiens de la dignité humaine.
Alors oui : il faut prendre soin des patients. Et il faut prendre soin de ceux qui prennent soin. C’est la santé des uns qui soutient la santé des autres. Parce que c’est à cette condition que la bientraitance deviendra plus qu’un concept : elle deviendra une culture, une présence, une manière d’habiter l’hôpital et de transformer la société.
Dans les trajectoires humaines qui passent par l’Hôpital, vous êtes des passeurs, des guides, des témoins. La bientraitance ne peut pas être un concept labellisant que l’on plaquerait sur votre travail. Elle doit être une culture vivante, une manière d’être, de parler, de se tenir les uns les autres. Parce qu’on ne peut bien soigner que lorsqu’on est, soi-même, considéré, respecté, accompagné. Prendre soin de ceux qui soignent, c’est donc prendre soin de toute la société.
Vous n’êtes pas seulement des soignants. Vous êtes des repères humains. Des acteurs de santé. Des acteurs sociaux. Des acteurs culturels. Vous n’êtes pas seulement acteurs du soin. Vous êtes acteurs d’une mission sociétale. L’hôpital est donc cet espace où se rencontrent :
- la vie (la naissance),
- la réparation (la santé retrouvée),
- la mort (le passage),
- et l’amour (celui de tous par l’accompagnement).
Votre rôle est immense. Votre responsabilité est déterminante. Elle vise à assurer et assumer le soin permanent. Or, votre force est collective pour que nous espérions guérir de la maladie d’égarement de nos sociétés dites modernes. En prenant conscience de nos vulnérabilités et de pertinence des choix de développement culturel de notre société.
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